RODO, le feu de la guérison

Interviews 06.09.2026

Julie Iarisao, l’une des grandes figures de la danse contemporaine malgache, présente RODO, une création originale en réponse à une question profonde : pourquoi ne pas utiliser la danse pour se guérir? 

Julie Iarisoa, RODO explore les bienfaits de la danse sur la santé mentale et physique. Quand et comment avez-vous décidé de placer ce sujet singulier au cœur de votre prochaine création chorégraphique ?
L’idée, au départ, m’est venue d’un vécu personnel. Il y a quelques années, vers 2022, j’ai traversé une période de “burnout”. Mon corps m’a lâché, mon moral était à zéro et j’avais le vertige rien que d’approcher un studio de danse. J’ai traversé une longue période de pause comme danseuse mais je n’ai jamais arrêté d’organiser des activités autour de la danse : des ateliers, plateformes et autres. C’est lors d’un de ces ateliers que j’ai invité Nainako Varaharea (danseur, chanteur et chorégraphe dans le domaine des arts traditionnels d’Androy, une région du sud de Madagascar). Il m’a parlé de “Sandratry” un rituel de guérison qui fait danser le malade pendant trois jours, au bout desquels, soit il retrouve totalement la santé soit il meurt.
Nainako nous a enseigné quelques pas que l’on danse pendant ce rituel, tels que le “Batataky”. C’est une danse qui nécessite une grande rapidité et habileté des pieds, très énergique et qui secoue tout le corps.

Cela m’a rappelé mon premier contact avec la danse, quand j’avais quatre ans à peine et que je voyais ma grand-mère exécuter des pas de danse avec la même énergie lors d’un rituel d’invocation de bénédiction. La danse que ma grand-mère exécutait s’appelle “Rodona” et consiste à taper le sol avec les pieds d’une manière à surprendre le rythme et se pratique dans la région d’Alaotra à l’est de Madagascar.
À ce moment-là, je me suis dit : pourquoi n’utiliserais-je pas la danse qui m’a toujours tant apporté pour guérir de mon “burnout”? Pourquoi ne pas redonner à la danse son statut de simple pratique ?


J’ai d’abord pris le temps d’expérimenter en solo la danse comme rituel de guérison avant de vouloir transmettre cette idée à un groupe pour créer une pièce chorégraphique. Puis, j’ai souhaité élargir mon champ de recherche vers d’autres danses rituelles de guérison, d’autres régions de Madagascar mais aussi vers des danses rituelles d’autres pays comme l’”Anasteria” (la traversée du feu) en Grèce et Bulgarie, ou le “Vizumba” (danse rituelle de guérison) que l’on pratique au Malawi, en Tanzanie et en Zambie. À côté de ces rituels traditionnels de guérison, je me suis aussi inspiré des rituels de guérison de notre époque, comme le fait de créer une communauté d’intervenants à travers l’art, la marche, l’improvisation, les jeux.

C’est donc au sortir de cette expérience personnelle et ces recherches que vous vous êtes lancée dans cette nouvelle pièce présentée le 12 septembre prochain en clôture du festival Temps Fort Danse organisé par l’institut Français de Madagascar (IFM) à Antananarivo?
En fait, j’avais l’idée de RODO depuis ces années-là, mais je n’avais pas trouvé les moyens financiers d’en faire une pièce de groupe avant 2026. Et maintenant, nous y sommes, grâce au soutien de Paysages Humains et au partenariat de l’IFM. 

Comment avez-vous procédé?
Concrètement, les danseuses et les danseurs ont partagé leurs vécus et leurs ressentis autour de ce thème de la guérison par la danse.
Pour Bienvenu, RODO est un chemin vers le lâcher prise, une échappatoire. Pour Andréas, c’est une traversée vers le courage d’être soi-même. Pour Finaritra, c’est un dépassement de soi, la résistance, et le moyen de savoir se positionner dans la société, et enfin pour Edrice, c’est la création d’une énergie nouvelle.
RODO ne concerne donc pas seulement une guérison physique mais également une guérison de tout un parcours de vie.

Quels sont les liens, divergences ou similitudes entre rituels traditionnels et contemporains ?
Les rituels contemporains sont plutôt vagues et abstraits tandis que les rituels traditionnels sont précis au niveau des symboles, des règles, des injonctions et même des tabous. Leurs similitudes se retrouvent dans l’endurance, la répétition, le courage d’aller au-delà de ce qu’on pense être nos limites.

Pour développer cette recherche gestuelle, vous avez fait appel à un transmetteur de “Rodoringa”. Qu’est ce que le “Rodoringa” et comment s’est élaboré en pratique cette transmission?
“Rodoringa” est une des cultures traditionnelles de l’Androy que l’on utilise lors du rituel de guérison “Sandratry”.
“Rodoringa” est un rythme musical, autant qu’une danse, caractérisé par son tempo très rapide. Les instruments utilisés à la base sont le djembé (percussion), le korintsana, le kabôsy, auxquels nous avons ajouté l’accordéon et la guitare électrique. Dans la danse “Rodoringa”, on retrouve entres autres : le “Tipatipaky” et “Batataky”.
Nainako nous a enseigné les pas de base que l’on retrouve dans RODO sous une forme brute ainsi que sous une forme transposée. Il nous a également transmis un enchaînement de “Rodoringa” que nous n’avons pas utilisé dans la pièce mais dont nous nous sommes inspirés pour son énergie et son atmosphère envoûtante. La pratique du “Rodoringa” plonge le corps dans une sorte de transe et de joie, pour en sortir transpirant mais léger. Ce qui m’amène à penser que le fait même de bouger le corps et de beaucoup transpirer contribue à la “guérison”.

À quel moment la transmission se transforme en composition?
La répétition, l’endurance et le jeu que l’on retrouve dans les rituels de guérison sont les éléments que l’on explore dans RODO. On y trouve aussi des symboliques comme :
– la traversée du feu
– le ‘’Nganga” comme on le nomme dans certains pays du centre et de l’ouest de l’Afrique
– le “Dadibe” pratiqué dans certaines régions de Madagascar, que l’on traduit par le “Guérisseur”
– la bouteille, qu’on utilise dans presque tous les rituels, pour y mettre les remèdes traditionnels : de l’eau, une boisson…

La musique a-t-elle une place particulière dans ce rituel ? Et donc dans cette pièce en particulier?
La musique tient souvent le rôle d’appel dans un rituel. C’est un des éléments qui entraîne le corps dans un état de transe.
Dans RODO, la musique occupe une place importante. En utilisant des musiques expérimentales avant-gardistes qui reflètent les rituels de notre époque contemporaine, j’ai fait le choix de ne pas réutiliser les musiques qu’on entend dans les rituels traditionnels pour ne pas donner un effet redondant au propos global de la pièce. Cependant un rappel du rythme de la racine traditionnelle est ressenti dans la composition d’Encoder Experiment.

Vous avez présenté une première étape de travail en sortie de résidence à l’IFM en avril dernier. Comment cela s’est-il passé?
On a effectué la présentation de la première étape de résidence le 24 avril dernier à l’IFM suivie d’une séance de discussion avec le public et les interprètes, les chorégraphes, et des artistes d’autres disciplines qui nous ont donné leurs sentiments et leurs idées, des remarques positives et quelques critiques constructives. 

Est-ce que votre vision sur le rituel de guérison a changé?
Après avoir dévoilé le titre de RODO aux interprètes, je leur ai dit : “mon objectif n’est pas de vous faire interpréter une pièce mais de vous inviter à expérimenter ce pouvoir guérisseur de la danse et de tenter de découvrir s’il s’agit d’un mythe ou une réalité… De quoi voulez-vous guérir?… Créons ensemble cette «énergie» et on se débrouillera pour la transmettre à travers une pièce chorégraphique.
Ce chemin que nous avons emprunté n’a pas seulement renforcé ma conviction sur le pouvoir guérisseur de la danse mais m’a aussi permis de faire vivre aux danseurs la même expérience.

Propos recueillis par Sandrine Maricot Despretz

RODO
Chorégraphie : Julie Iarisoa
Danse : Bienvenu Randrianirina, Arnel Edrice, Finaritra Ratovoarison, Harits’Art Andréas
Musique : Lanonana, Encoder Experiment
Video et réalisation : Anthony Relisa
Costumes et accessoires : Bienvenu Randrianirina, Julie Iarisoa, Timoty Amiel

Le 12 septembre à 15h (gratuit) à l’Institut Français de Madagascar, Antananarivo, lors du festival Temps Fort Danse.

Et vous retrouverez RODO au Festival Souffle Océan Indien à La Réunion en novembre 26.

Photos © Julie Iarisao

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